« Paul Eychart, mon père »

paru en 2005 dans La chronique de l'oppidum n°58, à la suite de la disparition de son père.

     Paul Eychart eut de nombreux élèves, en effet, pendant 40 années il enseigna le dessin et la peinture à Clermont-Ferrand. Il transmettait un héritage qui, depuis des siècles, avait permis de créer les chefs d' oeuvres que nous connaissons. Ses capacités d'enseignant étaient dues à cette science du dessin qu'il avait apprise dans sa jeunesse. Il n'avait cessé de l'approfondir comme moyen d'expression rigoureux et naturel.

     La conception qu'il s'en faisait structurait la genèse de son Art . Par un travail permanent il en avait perfectionné le sens. Il lui était alors possible d'exprimer librement sa sensibilité et le sentiment qui s'en dégage. Sa liberté de facture par la reprise permanente  des formes modulées par le mouvement de la vie permettait des accents spontanés et inventifs comme dans l'autoportrait de 1978. Toutefois, elle n'évinçait jamais la construction des formes, elle s'additionnait à celles-ci comme dans sa gravure sur la destinée. Il pouvait peindre de nombreux portraits, des paysages et des compositions de personnages. Les portraits aux couleurs souvent assourdies, à la pâte finement étalée, définissaient une attention particulière pour  le caractère et la personnalité du modèle. Les paysages évoquaient les lieux où il vécut.. La plupart du temps , ils exprimaient la rusticité de cette terre sombre d'Auvergne aux contrastes décisifs avec ses ciels pesants mais gorgés de lumière et captifs de leur rayonnement. Quand aux compositions de personnages elles faisaient intervenir un sens critique de la société. Les accords de couleurs offraient une aération et une souplesse par cette science des valeurs qui est une modulation entre le clair et le sombre. Le tout était mené sans fatigue apparente, car le travail effaçait l'effort. Cette palette de tons subtiles savait retrouver par d'autres moyens et d'autres sujets la leçon de Corot qu'il aimait et par là même, une des grandes tradition de la peinture française.

     Deux sujets majeurs et récurrents étaient le socle de son Art. L'un réaliste au moyen de l'observation et d'un sentiment presque contemplatif recherchait le naturel des choses. L'autre plus symbolique, plus âpre mais plus tardif car à ce moment de sa vie il avait acquis une connaissance approfondie de la société , mêlant des accents amers à une nostalgie émouvante et exprimait ce manque d'harmonie entre elle et l'homme. Peindre et en assumer la capacité prenait alors un double sens : celui des réalités révélées par le regard posé sur le monde tel qu'il est dans ses oeuvres  à caractère souvent intimistes comme dans la forge de Mazières aux Estresses , mais aussi celui d'une signification oppressante de la société actuelle de son déficit d'harmonie entre l'homme et la nature . Cet art, posait des questions et cherchait ses propres réponses. Réponses dont l'histoire de l'art nous enseigne, et il le savait, qu'elles restent illusoires.

     Malgré cet apport, Paul Eychart ne devait pas connaître dans sa ville de Clermont-Ferrand la reconnaissance officielle à laquelle il pouvait prétendre. C'est dans son musée qu'il aurait souhaité avant de disparaître pouvoir montrer ses recherches. Mais ce droit dispendieux donné à d'autres lui fut refusé. Et Clermont-Ferrand ne fait pas exception à la tendance de reconnaître exclusivement le déferlement de l'art officiel actuel Cette politique affiche un mépris et un refus permanent de tout art indépendant alors censuré qui n'obéit pas à cette norme prétendant dépasser ce qui précède pour faire du neuf. Ce neuf, les célèbres « merdes d'artistes » de* Manzoni en sont un exemple caractéristique. Considérées comme oeuvres d'art, elles sont, elles, déposées dans des musées. L'obligation de reconnaître cette prétendue modernité se heurte au refus de quelques uns qui, ne l'acceptant pas remettent en cause son mercantilisme et sa médiocrité.

     Cette hérédité de rébellion remonte bien loin dans l'histoire, elle a été une des constantes de l'indépendance de et de la valeur de l'art. Cette capacité de résistance a aussi été la particularité et la vie de Paul Eychart. Il est honnête de le reconnaître.

 

*ndlr: excréments d'artistes mis dans des bocaux.

Pierre Eychart