« Un peintre sensible » de Richard Bucaille

pour le catalogue de l'exposition 2015

"En raison de notre profond accord idéologique et pictural, je dois me garder d’un trop vibrant hommage, qui servirait moins bien l’oeuvre de l’ami disparu qu’un large coup d’oeil listant les caractères permanents de celle-ci ; sur Pierre même, rien à dire : artiste véritable, il était tout entier dans sa peinture.

 

     En 2010, je l’avais défini comme un peintre de l’affect ; face à une série de toiles aujourd’hui beaucoup plus large qu’alors, je le qualifierai désormais peintre sensible. Comme tout artiste dira-t-on, mais Pierre me semble s’avérer tel au plus haut point, car à deux titres : sentimental et sensuel, qu’il entremêle indéfiniment. En son œuvre peint, près de 60% des toiles consistent en paisibles paysages ruraux saisis en largeur, peu peuplés, dont la moitié centrée sur d’apaisants cours d’eau; quelque 40% du total montrent des intérieurs, dont près de la moitié en scènes de cafés qu’il affectionnait, groupant l’essentiel des figures humaines volontiers coulées en une ambiance aux tons chauds, à la fois publique et intime; peu de portraits, sinon ceux de sa femme , moins encore de nus , et quelques excellentes et cruelles caricatures prises "en passant".

 

     Tout cela indique un poète assez solitaire -face au paysage, ou isolé dans la foule- aimant rêver en même temps qu’il se bagarre avec la lumière, sa grande affaire : plus encore qu’à la couleur stricto sensu, il ne s’intéresse vraiment qu’aux reflets, aux brillants ectoplasmes argentés ou dorés, à la lumière colorée la plus fugitive. Là surtout réside l’essentiel de son côté sensuel, puisque ces rares nus, ou mieux : ses nues restent plutôt d’énigmatiques Junon que d’aguichantes nymphettes (en plusieurs cafés, certaine serveuse ou consommatrice vêtue se révèle même plus attirante que ces nus) ; car à l’inverse de ma décomposition analytique, Pierre ne sépare jamais sentiment et sensualité : l’unique modèle de ses nus reste pudiquement figurée, la femme aimée, en même temps qu’à travers ses superbes paysages mordorés aux ciels brumeux d’Ile-de-France, on le sent passionné par cette matérialité de la luminosité transparente inventée par l’impressionnisme, notamment par les toiles d’Alfred Sisley.

 

     Sans doute il admirait la plupart des impressionnistes, et bien sûr le grand Gustave Courbet qui leur ouvrit la voie. Mais à mon sens, il aura aimé la peinture de Sisley au point de volontiers poser son chevalet exactement où quelques décennies plus tôt le maître anglais posait le sien, et à comparable heure du jour. Toutefois, la fin du 20e ne saurait se confondre avec celle du siècle précédent : bien que Pierre se soit toujours tenu à la figuration réaliste et sensible aujourd’hui péjorée par les Béotiens, deux différences toutefois, strictement picturales, font résolument de lui un peintre bien "de son temps" : autant la touche impressionniste (celle de Sisley, notamment) est généreuse, onctueuse et fortement colorée, autant celle eychartienne est sèche, nerveuse et plutôt pastel comme s’il tenait à se surveiller sans cesse. En ces différences radicales me semble résider l’arcane -à étudier plus avant- de la peinture de Pierre, qui n’évoque celle du second 19e que pour mieux s’en distinguer, de façon révélatrice, par la technique la plus intime."

Richard Bucaille, conservateur