« Pierre Eychart, combattant du réel » d'Éric Tariant

pour le catalogue de l'exposition 2014

« Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif. (…) On ne peut plus vivre sans poésie, couleur et amour,» tonnait Antoine de Saint-Exupéry, durant l’été 1944. Né un an avant que l’auteur du Petit Prince ne s’éteigne, Pierre Eychart s’est employé toute sa vie, en poète humaniste, à montrer la beauté du monde pour inciter les hommes à le protéger, et éviter qu’il ne se défasse.

« La beauté sauvera le monde », faisait dire Dostoiëvski au Prince Michtine dans L’idiot. La beauté ? C’est aussi le leitmotiv de Pierre Eychart, la finalité de son art. C’est elle qui fait frémir d’émotion le spectateur attentif à ses toiles. Scintillement des eaux du Loing à la lumière du petit matin. Frémissement du feuillage des grands arbres plantés le long du chemin de halage. Douceur des roses-orangés du soleil se couchant sur les chaumes d’un champ de blé dans le Puy de Dôme. Beauté de ces myriades de petites touches enchevêtrées. Somptuosité des nus.

C’est une peinture ancrée dans le réel qui comble les sens et l’esprit. Elle nous nourrit car elle révèle du visible ce que n’avions jamais vu. Elle éduque le regard à percevoir des accords qui lui étaient auparavant inconnus. Comme le poète, le peintre se fait « voyant »  pour reprendre les mots de Rimbaud.  

Révéler le visible, revaloriser le réel, c’est le combat de Pierre Eychart. Un combat ardu qui suppose ténacité et obstination à une époque où l’Institution s’obstine à promouvoir un art d’où le réel a été chassé, d’où le drame humain a été banni. Où la probité de la création a été remplacée par la course frénétique à l’innovation, à une inflation d’artifices, d’astuces donnant naissance à des œuvres à l’intellectualisme creux, vidées de toute substance et de toute vie.

Aujourd’hui, l’énonciation suffit à créer l’œuvre d’art. Le virtuel remplace le réel. C’est la théorie, le concept qui élève désormais l’objet au statut d’œuvre d’art comme le soulignait le philosophe Arthur Danto dans son ouvrage « La transfiguration du banal ».

Les artistes qui ne partagent pas les crédos et jeux biaisés des avant-gardes, sont condamnés au silence, marginalisés.

Marginalisés comme l’ont été en leur temps les Impressionnistes qui se sont opposés à l’art officiel des années 1870. Nourri de la peinture de ses grands prédécesseurs dont Alfred Sisley, son maître, son alter égo contemplatif et solitaire, Pierre Eychart donne la priorité au regard, à la confrontation directe avec le réel. Il transcrit avec pudeur les vibrations mouvantes de la lumière et l’harmonie des couleurs, mais aussi la simplicité du quotidien : jeune femme rêveuse attablée au petit déjeuner, hommes mélancoliques assis dans un bar, échanges de regards dans l’atelier entre le peintre et son modèle. 

Pierre Eychart a passé sa vie à tenter de retenir l’instant présent, l’Être qui constitue l’essence invisible et indestructible la plus profonde. L’être qui n’est accessible, comme l’explique Eckart Tolle, que quand le mental s’est tu. Quand l’on vit immergé dans le moment présent.

« Il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde (…). Redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence. La seule qui satisfasse l’homme », écrivait, le 30 juillet 1944, Saint-Exupéry… quelques jours avant de disparaître en mer.

La peinture de Pierre Eychart témoigne de ce même combat pour faire vivre l’esprit en témoignant de la beauté du monde.

Éric Tariant