« La peinture ne sera jamais indolore » de Roland Duclos

pour le journal « La Montagne » à l'occasion de l'exposition au Conseil Général du Puy de Dôme, 2010

Pour Pierre Eychart, il ne saurait y avoir de véritable oeuvre d'art qui ne soit pas une critique du monde, même voilée.

La lumière est couleur, la couleur volume et le volume s'approprie un discret abandon où basculent les perspectives du doute, témoins d'un bonheur sublimé. Pour Pierre Eychart, peindre pourrait aussi bien être le manifeste de convictions assumées que d'utopies revendiquées et en instance.

Chacune de ses oeuvres illustrerait le paradoxe de ses luttes contre la permanence à la dilution. Celles de références, de valeurs toujours présentes. Mais aussi contre la fuite d'une mémoire sans cesse à reconquérir, dont le peintre déciderait d'en fixer l'esprit plus que le chant qui la nomme.

« On prend toujours parti ! »

Nous voilà confrontés à l'absurdité de l'espace qui nous définit par sa ténuité. Le peintre s'arrête sur ces moments précis qui n'appartiennent déjà plus à l'histoire ou nous pensions nous inscrire dans la durée. En même temps une gloire familière et lointaine à la fois, occupe le sujet et envahit insensiblement nos consciences.

On est alors gagné par cette vibration de la lumière que retient la perplexité d'un diffus questionnement. Comment ne pas se persuader que la peinture est naturellement venue à lui quand d'autres tentent d'en forcer en vain l'entrée, de se l'approprier sans précaution?

Nous nous surprenons à observer notre propre vision du monde migrer vers cet ailleurs où nous invite le peintre. Troublant face-à-face avec nous-même qui pourrait être l'appel d'un regard intérieur sans concession. Celui que nos rapports à la société et à la nature définissent:

« Ils s' arc-boutent pour se compléter et donner quelque chose de beaucoup plus complexe ».

Principe de l'expression de la vie, ils nous interpellent aussi bien à travers un paysage que dans ce quotidien qui nous habite.

Mais la figuration en tant que finalité, Pierre Eychart n'en a cure. Elle n'est que le médium d'une expressivité apte à commenter le monde. « Je ne connais pas de grande oeuvre qui n'en soit une critique. La peinture n'a jamais été et ne sera jamais indolore: on prend toujours parti. »

Excepté dans le paysage, où il n'y a pas de tension: l'harmonie du sujet guide le peintre. Par contre la composition de personnages, les scènes de rue, sont des a priori. L'artiste y décide rapports de formes, tons, composition. « Et si l'art avait un sens ce serait de sauver de leur liquidation les images que la marche du temps détruit. » Fixer des visions que la minute qui passe efface mais aussi les engagements: « Je suis pour une contemplation dans laquelle la part de réalisme est mis en première ligne. Une oeuvre est faite pour montrer simplement les choses à ceux qui la regardent. »

A Maurice Denis qui a pu dire «  qu'un tableau -avant d'être un cheval de bataille, une femme nue où une quelconque anecdote- est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs dans un certain ordre assemblées » il oppose l'intelligibilité du sujet et son rapport à l'existence. «  La lisibilité passe par la sensibilité réelle au monde. Le réalisme c'est accepter la confrontation non pas avec une partie mais avec la totalité du monde. Avec des moyens qui sont en capacité de montrer cette totalité! » Avant de mourir, Michel Ange doutait encore savoir dessiner, rappelle Pierre Eychart. « le réel est tellement complexe que malgré tout ce qu'il savait, il avait encore à apprendre.

Il entendait rivaliser avec le monde dans sa globalité c'est-à-dire sa complexité la plus ultime. »

Lutter contre la pensée unique.

Pour lui, occulter le réel par l'abstraction, c'est évacuer le problème et opter pour une thématique beaucoup plus facile à mettre en place. « On perd en profondeur d'expression, en richesse avec pour conséquence un affaiblissement de la cause artistique. »

Un peintre ne se situe pas au-dessus des autres: « Pissaro disait que l'artiste était un travailleur comme les autres. Pas plus ni moins. » Et de dénoncer les discours hermétiques fermés à toute tentative d'appropriation: ils ne sont que mépris et négation du pluralisme: «  lutter contre cette pensée unique, c'est lutter contre la mobilité de l'existence. »

Figuration n'est pas simplisme: «  C'est l'inverse, il faut un discours complexe mais lisible jusqu'au bout afin que le spectateur se retrouve dans l'oeuvre et comprenne ce qui lui a échappé jusque là. »

Pas d'oeuvre sans contenu politique.

La peinture comme geste politique, arme contre l'appauvrissement de la pensée par  le mercantilisme? Pas d'oeuvre sans contenu politique. Même un Renoir nous renvoie à la perte d'un idéal: «  la capacité amoureuse du peintre fait partie de la dimension humaine. Et chez Renoir, c'est une critique de la société que l'homme s'avère incapable d'atteindre ou de construire sur des bases harmonieuses. »

La peinture est tout sauf une naïveté ou un état d'innocence. Donc forcément un engagement: « C'est être dans la dualité entre l'énergie que l'on investit et sa finalité: l'art est en résumé plutôt tragique ».

Roland Duclos