« La mafia du marché de l’Art »

paru dans La Revue Commune n°38 aux éditions Le Temps des Cerises, juin 2005.

"Depuis 1965, les pouvoirs publics orientèrent les arts plastiques vers ce qu’il est convenu d’appeler « la modernité ». Cette politique affichait un mépris et un refus permanents pour toute peinture réaliste, la jugeait attardée, réactionnaire, et prétendait dépasser ce qui précédait pour faire du neuf. C’est méconnaître les fondements de l’art que d’imaginer qu’il progresse comme le fait la science, par une accumulation de connaissances. Cette conception fige l’art, ignore ses qualités essentielles faites d’émotions, de poésie, de réalisme, mais aussi de professionnalisme compétent. Les célèbres « merdes d’artistes » de Manzoni sont un exemple caractéristique de l’évolution de l’art officiel actuel. « Déposées dans des boîtes exposées dans les musées, elles sont bien considérées comme oeuvres d’art », ainsi que nous l’assure Maurice Fréchuret, docteur en histoire de l’art et conservateur du musée Picasso d’Antibes. Voir sur ce point, qui a son intérêt, ce que relate Hervé Sérane dans Voyage au bout de l’Art moderne (édition Michel Demaule).

 

L’obligation dans tous les pays capitalistes développés de reconnaître exclusivement cette prétendue modernité, est liquidatrice de la sensibilité particulière de chaque peuple. Détruisant les spécificités culturelles régionales, voire nationales, refusant de considérer la moindre influence géographique, cette politique reflète la domination de certains marchands. En parfaite synergie avec le ministère de la Culture et plusieurs conservateurs de musées qui leur offrent ainsi des ressources financières extrêmement puissantes, ils imposent leurs choix. Le musée du Jeu de Paume, l’Orangerie des Tuileries, le musée d’Orsay, le musée d’Art moderne de la ville de Paris, le Grand palais des Champs-Élysée et les principaux musées de province offrent ainsi leurs cimaises et leurs catalogues. Marchés, musées, médias, argent public sont les moyens de cette domination économique.

 

« Pour avoir de l’argent privé il faut avoir de l’argent public » : Daniel Templon. (Galeriste)

 

Le centre Georges Pompidou est alors le moyen privilégié, la vitrine et la sacralisation de cette politique. La censure qu’il exerce vis-à-vis des autres tendances de l’art est totale. Quant aux nombreux visiteurs n’ayant accès qu’à ce qu’on leur montre, c’est bien malgré eux qu’ils servent de caution à cette politique. Cet anti-pluralisme se concrétise aussi dans la gestion et les achats des FRAC de province et dans les foires internationales dirigées par des marchands, telle la FIAC. Avec ces relais médiatiques permanents, son président s’est permis d’affirmer que : « la peinture n’existait plus ». L’enseignement dans les écoles des Beaux-Arts subit aussi la même orientation. Y sont imposés comme modèles les artistes représentatifs de ces marchés. Une sélection hiérarchisée et continuelle des enseignants aboutit à des orientations de programmes où le dessin, par exemple, est très peu enseigné. Ainsi se perd la transmission des connaissances.

 

Très habilement, l’État a augmenté la location des salles d’exposition des salons dirigés par des artistes indépendants, les mettant ainsi sciemment en difficulté. Il a alors, bon prince, offert quelque subvention pour sauver une apparence de démocratie. Mais il a surtout limité cet esprit d’indépendance qui faisait l’authenticité de ces manifestations. Ainsi est négocié un consensus mou, d’une bienveillance toute relative, puisque ces expositions sont taxées de ringardes. Que des artistes puissent présenter eux-mêmes leur travail est bien sûr intolérable. C’est sous couvert de cette fausse modernité que l’argent public est orienté vers ce système d’affaires où foisonnent les théories ronflantes des avant-gardes de l’art.

 

Si, en public, vous demandez à un représentant de la politique culturelle, en l’occurrence monsieur Decanchy, de bien vouloir vous informer « sur la ventilation des achats de l’État », il vous répond : « Question imbécile à laquelle je ne répondrai pas. ». Ainsi, les contribuables restent dans l’ignorance de ce qui, au nom de cette modernité, s’achète avec leur argent. Ce mercantilisme est bien le socle de cette politique.

 

« Acheter est bien plus américain que penser et je suis aussi américain que les autres ». Andy Warhol

Pierre Eychart

Certains croient pouvoir affirmer que nous vivons la fin de l’histoire. Certainement pas la fin de l’histoire de l’art. Par son esthétique et son éthique c’est précisément l’inachèvement de l’histoire que l’art exprime."

Pierre Eychart