« Le combat d'Alfred Sisley »

écrit en 2002, porté au dossier de la ville de Saint Mammès pour la présentation à "l'Association Eau et Lumière" en mars 2010 (projet international pour l'inscription des paysages culturels impressionnistes au Patrimoine de l'Humanité).

"Lorsqu'on découvre la beauté des œuvres de Sisley, on reste étonné devant tant d'incompréhension à leur égard. Sans doute est‑il normal que des choix aient été faits et des choix officiels. Mais ces décisions d’aujourd’hui n'admettent pas, pour l'essentiel, un art basé sur une confrontation directe avec le réel. On pourrait même affirmer que toute expression des réalités est considérée comme dépassée, voire inutile. Peindre le réel, en témoigner, n'est parait‑il plus de mode, s'y obstiner est donc risqué. Tout le monde sait que l'on fait disparaître de l'histoire de l’art des artistes vivants, mais aussi des artistes morts. Un des peintres qui, au siècle dernier, se risqua à cette confrontation fut Alfred Sisley. Hormis au Musée d’Orsay,  peu d’œuvres sont exposées dans les musées, et surtout pas celles de son ultime évolution. La nature de l'opération de censure qui dépossède Sisley d'une part de son œuvre, est due au fait qu'il entretient un rapport direct avec la réalité. Cela semble intolérable pour ceux qui préfèrent la masquer derrière un discours qui l'évacue.

 

     La forme créatrice de son évolution se concrétise chez Sisley dès l’âge de quarante ans. Réaliste, elle est considérée comme passéiste, et ceci dérange toujours en une période où le poids du réel est évacué au profit des abstractions, des théories et des jeux plasticiens. Mais Sisley ne joue pas. Malgré cela, on trouve que son style aurait dégénéré en maniérisme et se serait figé. Pourtant, dès les années 1880, il structure très fortement ses œuvres qui révèlent des intensités audacieuses sans pour autant réduire leur subtilité. Souvent les tableaux expriment une contradiction entre ordre et chaos et il s'évertue à équilibrer ces deux pôles d'expression.

     Sa sensibilité caractérisée par des pulsions fortes et actives a aussi ce goût permanent de la contemplation et de la méditation. Il se saisit, par exemple, des éléments saisonniers de l'automne et donne à découvrir quelques variations sur la fragilité de la nature, révélation qui s'élève à mi‑voix, retenue par la probité de l'émotion. Eau, terre et ciel sont des moyens certes puissants pour définir un monde cohérent, mais aussi évocateurs de sa dualité, de sa vie et de sa mort. Ce retournement de la force en doute qui caractérise Sisley, lui impose des compositions, précises et souples, à travers lesquelles se déploie son approche de l'espace et du temps. Il intervient sur le sujet et le plie à ses volontés. Ainsi, peut-il se réfugier dans la passion de ses sentiments ou dans le murmure des confidences. Le tableau laisse alors entrevoir des réalités liquéfiées, d'aspect poétique et solitaire, qui détruisent par de superbes tons rares et évanescents une pesanteur jugée excessive. Par réaction, il impose des harmonies pleines de forces qui accentuent fermement la présence du sujet et donnent de l'autorité à la composition. Son désir de voir, d'observer, le rend parfois descriptif avec ce sens de la pureté de vision qui confère à l'œuvre la valeur d'un témoignage. Si les ultimes tableaux respectent un savant équilibre entre, d'un côté la force plastique, et de l'autre le sentiment de fragilité qu'il découvre dans la vie, à les regarder avec attention on décèle très bien le sens de son inquiétude.

 

     Parce que cet art refait sans cesse la même démarche, on le juge répétitif, sans invention, or on oublie simplement que Sisley change sa façon de le réaliser. Il peint les lieux de sa vie quotidienne, brosse des paysages comme de véritables portraits et leur animation définit le côté social de ses tableaux. Avec le temps qui passe, la récurrence des thèmes, dont certains disent qu’elle est caractéristique des limites de son Art, lui permet en fait, de varier sa facture qui, plus libre, gagne alors en force.

     Dans un souffle parfois hésitant, il affronte la fuite du temps en une vision qui change à chaque instant, car il lutte pour fixer des images dont on pourrait dire qu'elles le fuient et, sous des aspects de simplicité, donne à voir des œuvres intenses.

                                                             

     C'est l'époque des œuvres très volontaires sur l'église de Moret dont il fait ressortir la densité physique de la pierre et l'aération qu'offre la lumière pour alléger cette densité. La structure du bâtiment lui sert de socle pour organiser son lyrisme, aussi l'église emplit‑elle toute la composition. À l'inverse des œuvres de sa jeunesse dont le chromatisme était une modulation de tons, l'œuvre se compose par plages de couleurs et procure ainsi un effet de masse. La matière picturale peut être légère, voire fragile, ou au contraire épaisse, retravaillée dans des pâtes sèches additionnées les unes aux autres. Sisley rivalise avec son modèle, l’église, qui intervient en maître sur la toile et dont il exprime la totalité physique et affective qui s'y attache. Tableaux intenses qui véhiculent aux tréfonds de leur conception la recherche des forces expressives magnifiées par l'étude de la lumière. Le vécu de l'artiste, tout comme sa méditation sur le monde, le portent à préférer les décisions aux impressions. Et l'église de Moret prend alors, par-delà sa réalité tangible, l'allure d'une apparition, car même dans la grisaille d'un temps d'hiver elle exprime la lourdeur de sa présence.

 

     Considérer Sisley comme un peintre secondaire, dont l'œuvre, passée la quarantaine, resterait décadente c'est ne pas tenir compte de son évolution. Il n'était pas sans contradictions, dans la recherche permanente d'une vérité qui change avec sa vie. Le maniérisme tumultueux dont on l'affuble n'est pas une analyse objective de ses moyens et de ses buts. Par le travail et la réflexion, il est devenu un artiste très entraîné capable de virtuosité dans la difficulté. La réalisation de ses plus authentiques pensées artistiques se concrétise donc pleinement dans la période de Moret qui fait tant défaut aux expositions officielles et notamment au Musée d'Orsay. Celui‑ci préfère laisser enfermée dans ses réserves la majorité des œuvres de cette période.

 

     Ce méditatif qu'était Sisley, le voici qui hante les bords du Loing, passionné par ses mirages lumineux, fumant sa pipe, ce qui le fera sans doute mourir avant son heure, il n’avait pas soixante ans. Il cherche alors des orientations nouvelles et modifie son style.

 

     Il vit oublié, solitaire dans sa thébaïde à Moret-sur-Loing. Que sait-on de sa vie quotidienne ? Presque rien, si ce n'est qu'il est devenu amer, ombrageux de se savoir si injustement oublié et de ne pouvoir vivre autrement que dans la pauvreté. Toutes ces années de privation et de misère morale, alors qu’il a tant donné et si peu reçu, ont assombri le caractère, jadis si jovial et si gai, qu’aimait tant son ami Renoir.

 

     La beauté des Sisley de la fin de sa vie surprend par l’audace, l’ampleur du métier et cette décision sans faille d'aller au bout de soi avec persévérance et de s'y tenir. Il ne peint plus l'apparence de la vie, mais le sens qu'il lui trouve. Il décèle derrière toute chose, l'énergie et la fragilité qui s'y côtoient. À ce niveau de certitude, sa misère ne peut s'immiscer au centre de cette œuvre qu'il s'acharne à sauver du naufrage matériel. L’incompréhension qu'il subit et les doutes qu’elle engendre sur une hypothétique réussite sociale n’altère en rien l’ampleur de son œuvre. Pendant les dernières années, le tableau enchaîne parfois sur un aspect extrêmement mélancolique voire nostalgique, sentiment qui reste la base de sa nature d'homme. Cela tient davantage au sens profond de son existence qu'à des éléments occasionnels de sa vie.

 

     Il rêve d'un art qui serait aussi sensible qu'intelligent, où la mesure remplacerait tout excès mais qui n'oublierait rien des sentiments multiples qu'on y peut mettre. Certains de ses tableaux haussent le discours du quotidien, qui aurait pu rester descriptif, jusqu’au niveau d'une destinée que sa vie lui à révélée. On lui reproche aussi de ne pas s'affranchir de certaines règles classiques, de ne pas en inventer d'autres. Sa lucidité lui fait comprendre qu'un art naît d'une émotion dont la peinture crée des équivalences plastiques. Quant aux règles, affranchies ou pas, elles suivent et parfois comme elles peuvent.

 

     La destruction de la nature par l’industrie naissante avait commencé avant l’époque de Sisley. La marginalisation qu’il subissait l’avait poussé à se réfugier dans le silence de cette nature salvatrice que son Art ne cessera de vénérer. Il le concevait aussi comme un combat engagé avec la peinture bourgeoise et académique de son époque. Cette lutte le révélait aussi à lui-même.

 

     C’est un combat qui perdure aujourd’hui avec encore plus d’importance. Révolutionnaire en son temps, il le reste par son Art respectueux de l’objectivité et de la connaissance des formes, et s’oppose à leurs manipulations, si chères aux tendances officielles. Pour ces dernières, plus le tableau s’éloigne du réel, plus il est, paraît-il, « moderne ». Cette politique est incompréhensible pour la plupart des gens.

 

     Plus on organise ainsi la liquidation de la beauté, qui n’est pas béatitude sur un monde sans ombre, moins on donne envie de s’y intéresser, de cultiver son esprit et de devenir détenteur d’un sens critique aguerri, pour tout ce qui touche à l’existence et à la destinée des hommes. Cet obscurantisme, a permis l’instauration d’une politique mercantile dominant actuellement tout le marché de l’art. Pourtant la beauté discrète, la sérénité et la poésie de Sisley, son rayonnement ont tout pour séduire. Mais, à notre époque, où le charme est considéré comme une indécence, son Art est encombrant et problématique. En effet, on a bien osé exposer à Pékin un pot de chambre de deux mètres de haut pour représenter, paraît-il, l’art français !…

 

     Force est de constater que ces manipulations pseudo esthétiques qui prétendent à « l’avant-gardisme», n’ont pu altérer l’attachement du public pour cette forme de sensibilité  artistique, dont Sisley est un des représentants les plus illustres.

 

     Parce qu’il s’oppose à la médiocrité, à la vulgarité, l’humanisme de Sisley ne cesse de nous interpeller. La remise en cause de l’harmonie entre l’homme et la nature, « la destruction des plus beaux paysages, la folie de toucher à son domaine, la Terre », aboutit selon Elysée Reclus, « à la mort de la Société ».

 

     Le peintre Georges Braque affirmait qu’avant le cubisme existait le bleu horizon de l’impressionnisme et après la guerre de 14-18, le noir, et on peut le comprendre.

Pierre EYCHART